Que pensez-vous de l’actuel mode de scrutin pour les élections européennes ?
Paul-Marie Coûteaux.
— Le plus grand mal. Le découpage du territoire national en grandes circonscriptions n’élimine en rien la distance entre l’élu et l’électeur. A l’évidence, il n’eut d’autres buts que d’empêcher
la constitution de grandes listes nationales unitaires comme celles de 1989, lorsque la liste souverainiste (Pasqua-Villiers-Garaud) arriva en deuxième position, chose inadmissible pour les
grands partis...
Le meilleur mode de désignation, à mes yeux du moins, est celui qui a prévalu jusqu’en 1979, quand des parlementaires nationaux se réunissaient quelques jours
chaque mois à Strasbourg. Ils gardaient alors une relation avec les parlements nationaux, où ils siégeaient à titre principal, assurant un lien entre lui et les institutions européennes, de
même qu’ils gardaient un lien avec leurs électeurs — en bref, avec la Nation. Dans le mode de scrutin actuel, les parlementaires européens sont complètement déracinés, et ce sont d’ailleurs
pour la plupart soit des idéologues de la supra-nationalité, soit des recasés qui ne font pas grand chose et ne rendent jamais aucun compte de rien, sans lien avec grand monde. Ce sera pire
dans les années à venir puisqu’ils ne seront même plus rémunérés par l’une des assemblées du parlement national, ce qui est le cas actuellement (c’est pourquoi j’ai toujours dit que j’étais
« député français au parlement européen » et non « député européen » puisque, mis à part les défraiements, je n’ai de lien financier qu’avec le Sénat de la
République) ; hélas, les indemnités parlementaires seront désormais versées par le budget de l’UE, conformément à un statut propre de « député européen » dont l’adoption est
annoncée pour l’an prochain… Cette perspective d’intégration supplémentaire dans la machine supranationale ne me paraît pas insignifiante…
Vous avez déclaré que vous formeriez une liste en Île-de-France, à côté de celle de Libertas, avec qui vous avez rompu, et de celle de Debout la République, avec
qui vous n’avez pas trouvé d’accord. Ne pensez-vous pas que l’émiettement des voix gaullistes, républicaines et souverainistes soit le meilleur moyen pour ne pas avoir de représentant au
Parlement européen ?
P-M. C. — Cette dispersion est ridicule ; d’ailleurs, si j’ai certes été candidat indépendant pendant
quelques semaines, ce fut surtout pour « garder la parole » et bien marquer que le député sortant que je suis n’accepte pas la guerre des grands chefs, ni la
façon dont ils concevaient la campagne électorale dans l’oubli quasi-complet de la souveraineté, le seul lien qui pourtant pouvait réunir tout le monde ; surtout, j’entends protester
contre leur intégration, l’un et l’autre, dans des mouvement pan-européens, Libertas pour Phillipe de Villiers, EUdémocrats pour Nicolas Dupont-Aignan, autre mouvement qui se veut
« européen », fondé d’ailleurs par celui qui est actuellement l’actuel secrétaire général de Libertas-Europe , M. Bonde — lequel a exaspéré la plupart des membres de mon groupe,
quand il en était co-président, par son « esprit de compromis » avec la machine supra-nationale, et dont nous avons fini par nous passer. EUdémocrats et
Libertas, c’est le même monde, celui des réformistes européens qui sont eux aussi installés à Bruxelles, vivent des subsides de Bruxelles, ou d’autres, et qui s’en trouvent fort bien :
c’est ainsi que l’on finit par faire campagne pour « un autre traité européen » (Dupont-Aignan), ou pour la défense du fromage et du vin rosé (Villiers) ;
ces messieurs n’imaginaient pas que je puisse mener une liste en Île-de-France sur de telles lignes, ni ne souhaitaient sans doute que je sois réélu, surtout si, ce faisant, je débordais leurs
petits appareils…
Depuis des mois, d’ailleurs, je n’ai cessé de répéter que je concevais ma candidature uniquement dans un esprit d’unité strictement souverainiste, lequel a animé
toute mon action — c’est notamment le cas, éloquent, de notre journal L’Indépendance, « ouvert aux souverainistes de tous horizons » selon
sa formule, qui n’est certes pas un vain mot. Pendant des mois et des mois, je n’ai pas cessé de faire le lien entre Philippe de Villiers, Nicolas Dupont-Aignan et certains autres — à mes
risques et périls d’ailleurs. Je savais bien que cette union ne pouvait se faire que sur le plus petit commun dénominateur, la souveraineté nationale et populaire — point commun qui d’ailleurs,
m’aurait amplement suffit. Mais la confusion des discours « réformistes », incroyablement tortueux (chacun a son contre-traité…), et le rôle des « égos », peut-être naturel
s’agissant de personnages qui n’ont pas d’autre mode d’existence que la politique et qui pour cette raison sont noyés dans des stratégies solitaires…, furent tels que la division devint
finalement inévitable.
Au risque de me répéter, j’insiste sur ce fait, que personne ne semble mesurer : la division est inscrite dans l’oubli de la souveraineté. Notre unité n’est
possible que si nous osons formuler clairement ce point de communion. S’agissant d’élections au parlement européen, il me paraît superflu d’aller plus loin en fait de
« programme », puisque le parlement européen n’est nullement chargé de mener une politique autonome. Tout « programme » ou « projet pour une autre Europe », outre
qu’il divise nécessairement, est de toutes façons, lors de ces élections, hors de propos…
Qu’est-ce qui, précisément, a fait achopper votre candidature en Île-de-France sous la bannière de Debout la République ?
P-M.C. — Il est vrai que Nicolas Dupont-Aignan m’a proposé début mars la tête de liste en Île-de-France ; mais
il refusait que nous composions la liste ensemble (tout en me demandant de la financer presque entièrement) ; surtout, je crois qu’il se méfiait de ce qu’il appelait ma « radicalité », me demandant de ne pas utiliser le mot souverainisme (le mot « France », j’imagine, m’était à la rigueur autorisé...) exigeant de moi « un discours lisse », c’est-à-dire n’insistant pas sur la nécessité de la souveraineté. Au surcroît, je ne suis pas persuadé du bien fondé d’un « contre-traité
européen » : j’aurais pu passer là-dessus, puisque le Parlement européen n’est pas chargé de préparer des traités. Je ne demandais qu’une chose : que l’on s’en tienne à cette
évidence, qui, d’ailleurs, pouvait faire l’unité assez largement : en fait d’Europe, comme en bien d’autres sujets, rien n’est possible tant qu’il n’est pas posé fermement que les Français
sont seuls responsables de la France.
Après bien des tergiversations, hésitations et contradictions, Nicolas Dupont-Aignan m’a finalement proposé d’être tête de liste dans le grand-Ouest où, cette
fois, j’avais entièrement carte blanche : j’ai alors compris que c’était probablement ce qu’il avait en tête dès le début, ce qui n’était d’ailleurs point très honnête. Accepter cette
circonscription, c’était m’opposer de front à Philippe de Villiers et paraître régler mes comptes sur le mode politicien, chose inconvenante. Il m’a ensuite proposé la troisième place en
Île-de-France — assortie d’une promesse écrite, par les deux premiers de liste, de démissionner au bout d’un an de mandat. J’ai refusé toutes ces combinaisons, aussi embrouillées sur la forme
qu’elles l’étaient sur le fond.
J’ai d’ailleurs refusé d’autres propositions. Le tableau des défenseurs de la souveraineté nationale et populaire étant décidément exécrable cette fois-ci, je
préfère passer mon tour. Dans l’état actuel de confusion, de divisions, et finalement de trahison de nos électeurs, beaucoup plus radicaux que ces petits messieurs n’osent le voir, je ne leur
prédit d’ailleurs pas grand succès…
Comment expliquez-vous, plus largement, l’absence totale de débat, non seulement en France mais dans bien d’autres pays européens ? Quel intérêt les partis
dominants peuvent-ils trouver à une abstention record telle qu’elle s’annonce ?
P-M.C. — Ils n’ont pas spécialement intérêt à une abstention massive ; ce qu’ils veulent, c’est avant tout
qu’il n’y ait pas de débat sur l’Europe. Pour les supranationaux de tout poil, qui savent bien que les peuples restent attachés à leur patrie, l’obsession est toujours la même : construire
leurs échafaudages dans leur dos, dans le plus grand silence possible. Pour cela, pas de débat et surtout pas d’informations — l’absence d’information est d’ailleurs sidérante s’agissant d’une
des entreprises majeures de notre époque. Certes, on pourrait croire que la chape de silence ne saurait tenir en période de campagne européenne. Or, il n’en est rien : le Système a pris
soin de prévenir sur tous les tons, depuis des semaines que « ces élections n’intéressaient pas les Français » ; le procédé est simple : on répète aux
gens qu’ils ne s’intéressent pas au sujet, ce faisant on ne fournit aucune information, le brouillard reste épais, et l’abstention massive assurée. Le tour est joué ! Une seule fois, il y
eut une saison d’information et de débat : en 2005, lors du référendum sur la Constitution, et les oligarques ont vu le résultat ; ils ne recommenceront pas de sitôt.
Y a-t-il tout de même des domaines dans lesquels, depuis quelques années, l’Europe a fait des progrès ?
P-M.C.
— Elle a fait un grand progrès, du moins aux yeux de ses thuriféraires : elle a beaucoup avancé dans l’atlantisme. Les institutions de l’UE sont de plus en plus liées à Washington,
pénétrées et manipulées, via l’OTAN ou par d’autres biais. Ce « progrès » n’est qu’un retour à ce qui prévalait dans les années 50, où les Etats-Unis œuvraient de toutes leurs forces
à la « construction européenne », notamment lors de la signature du traité Monnet, dit « de Rome ». A quoi le général de Gaulle avait réussi à mettre un coup d’arrêt, hélas
bien provisoire. Une différence cependant : la langue française, dominante dans les années 50, et jusque dans les années 80 s’est étiolée ensuite pour se laisser lentement marginaliser,
notamment depuis le « grand élargissement » de 2004.
L’UE a aussi fait des progrès dans la propagande, progrès si net que celle-ci finit par passer inaperçue, ce qui est le signe d’une propagande accomplie. Je ne
vois guère d’autres progrès, l’élargissement ne pouvant en être un, certes précieux, que s’il n’inclut pas les pays du Centre et de l’Est européen dans une mécanique qui nie à nouveau leur
souveraineté, en somme les annihile — et s’il n’est pas conçu, comme aujourd’hui, comme un moyen de tenir la Russie à l’écart de l’Europe, alors qu’elle en est une des parties les plus
précieuses, et les plus prometteuses pour l’avenir — ne serait-ce que pour secouer la tutelle atlantique.
Comment voyez-vous l’Europe dans dix ans ?
P-M.C. — C’est très simple : l’Europe est la zone du monde où la croissance est la plus faible, qui se protège
le moins et qui doute le plus d’elle-même. Ce qu’il est convenu d’appeler « la crise » accélère son déclassement industriel, mais aussi diplomatique, notamment à la faveur de
l’opération de charme d’Obama qui parait être le grand sauveur autour duquel les autres pignons sont invités à se replier. Par dessus tout déclassement militaire, ce qui est le plus grave à
long terme. De toutes façons, ladite « crise » s’inscrit dans la succession d’autres crises de plus en plus difficiles à résoudre, pour une raison simple : c’est que l’instrument
politique permettant d’y répondre efficacement s’évapore peu à peu. C’est le grand crime de l’UE, qui arrache aux Etats des pouvoirs, une capacité politique qu’elle n’assume pas pour autant,
notamment parce qu’elle n’en a pas la légitimité suffisante. J’ai toujours dit que cette affaire n’était pas un jeu à somme nulle : dans ces fameux transferts de compétences, beaucoup de
pouvoir politique. C’est en cela que l’UE chloroforme l’Europe, l’empêche de réagir, et la tue à petits feux. Nos capacités de réponse collectives allant diminuant, les crises se multiplient,
se prolongent, s’aggravent, en sorte que nous devrons bien tôt accepter de parler de décadence européenne. Ce n’est pas une fatalité, c’est la conséquence de la
dissolution lente du politique, en Europe beaucoup plus qu’ailleurs.
Quel est, selon vous, le principal enjeu du scrutin de juin ?
P-M.C. — Je n’en vois guère qui soit capital puisque, contrairement à ce que prétendent les europhiles, ce n’est
pas au Parlement européen que se décide l’essentiel de « l’Europe ». L’essentiel se fera ou ne se fera pas entre quelques Etats — entre deux ou trois grands Etats. Peut-être peut-on
espérer que les députés plus ou moins eurosceptiques, qui sont actuellement une trentaine, seront une cinquantaine, ce qui certes ne serait pas mal ; mais d’une part je ne vois guère qu’on
en prenne le chemin — et d’autant moins que le futur groupe Libertas aura à sa tête un europhile irlando-atlantiste ; d’autre part, il y aura dans la prochaine législature près de huit
cents députés : il faudrait donc multiplier nos effectifs non par deux mais par quinze pour obtenir la majorité au parlement, ce que ladite Libertas claironne comme un objectif, évidemment
trompeur…
Vous avez pris très fermement position contre le retour de la France dans le commandement militaire intégré de l’OTAN. Notre pays n’avait-il pas déjà fait
l’essentiel du chemin depuis vingt ans ? Elle est déjà engagée dans des opérations de l’OTAN et, inversement, elle ne sera pas plus forcée qu’un autre État membre à suivre de manière
inconditionnelle les volontés américaines...
P-M.C. — Je sais bien que, depuis Valéry Giscard d’Estaing, le poids de la politique américaine sur notre Etat (et
pas seulement notre diplomatie et notre défense) pèse sans cesse davantage ; cela continuera à mesure que nous ne croyons plus à nous même, à la mission de la France dans le monde. Le
moyen de dire non quand nous ne saurons plus qui nous sommes ?
Si vous deviez porter une action au crédit de Nicolas Sarkozy, quelle serait-elle ?
P-M.C. — La tentative d’« Union méditerranéenne » était assez bien vue ; hélas, ce qu’elle a montré
surtout, c’est le rôle que jouait l’Europe et notamment l’Allemagne dans notre politique : aux yeux de tous, et notamment des capitales méditerranéennes, il est
désormais évident que notre politique n’est plus indépendante. Joli résultat — pour les Etats-Unis, en particulier, dont la France fut jusqu’à présent le grand challenger
en Méditerranée. Par ailleurs, il y a quelques mesures qui ne m’ont pas déplu, dans l’ordre économique et social mais aussi dans l’ordre culturel (par exemple la suppression de la publicité
dans le service public audiovisuel, aux motifs certes équivoques) ; mais ce n’est pas là qu’est à mon avis l’essentiel. L’essentiel est dans le fait que la France, comme Etat, Nation et
civilisation soit indépendante ou non : le Gouverneur Sarkozy a choisi de la faire entrer dans les rangs de l’Empire, à tous points de vue : ce crime contre l’histoire de France, rien
ne saurait le racheter.
http://www.revue-republicaine.fr/spip.php?article1739
Derniers Commentaires